Il a quatorze ans.
Et si je suis honnête… je l’ai toujours trouvé « pas pareil». Et tant mieux!
Quand je le regarde, je me vois. Pas dans un miroir parfait, non. Plutôt dans une version remixée, un peu plus intense, un peu plus assumée… un peu plus déroutante aussi. Comme si la vie avait pris certains de mes morceaux et avait décidé d’en faire une version sans filtre.
Les gens nous trouvent beaux à voir. Ils parlent de notre complicité, de notre lien, de cette façon qu’on a d’être ensemble sans trop se poser de questions. Ils ont raison. Mais ils ne voient pas tout. Ils ne voient pas le petit garçon qui passait des heures à aligner ses jouets avec une précision d’architecte en pleine crise existentielle. Pas juste les placer… non. Les organiser. Les comprendre. Les maîtriser. Et malheur à celui qui en déplaçait un. Parce que lui, il le savait. Toujours.
Ils ne voient pas non plus les tempêtes. Les vraies. Celles qui vident une chambre plus vite qu’un déménagement mal planifié. Ces colères-là. Pas belles, pas pratiques, pas « socialement acceptables ». Mais vraies. Entières. Vivantes. Et au milieu de ça, il y avait aussi ses folies. Ses idées sorties de nulle part. Ses élans où, sans trop comprendre pourquoi, sa sœur et moi, on embarquait. On riait trop fort. On exagérait tout. On devenait un peu ridicules… et parfaitement heureuses de l’être. Avec lui, on n’a jamais fait les choses à moitié. Et ça, ça ne s’apprend pas dans les livres.
Puis il a grandi. Et là… bang! Pas un petit bang « cute » de film pour ados. Un vrai. Sec. Qui te rentre dedans. L’école est devenue un terrain miné. Les regards des autres. Les incompréhensions. Les silences aussi. Ces moments où il ne comprenait pas ce qu’il faisait de « pas correct ». Alors que lui, il était juste lui.
Et moi, j’étais là. À regarder ça. À sentir monter quelque chose de très calme en apparence… mais de très dangereux en dedans. Parce qu’il y a une chose qu’on ne dit pas assez : une mère peut paraitre extrêmement civilisée jusqu’à ce qu’on touche à son enfant. Disons simplement que j’ai appris à écrire des courriels très… engagés. Et à faire des vagues. Des belles vagues. Structurées. Argumentées. Mais des vagues pareils. Parce que non, je ne laisserai jamais quelqu’un décider qu’il est « trop » ou « pas assez ».
Je ne réfléchis pas pour lui. Je réfléchis avec lui. Et je m’attends à ce que le monde qui l’entoure en fasse de même. Je lui pose des questions. Je le pousse à voir plus large, plus loin, autrement. Pas pour le changer, mais pour lui donner les outils pour naviguer dans un monde qui, disons-le… manque parfois sérieusement de nuance et de « cran ».
Et lui, dans tout ça, il avance. À sa manière. Il est intense. Exigeant. Avec lui-même surtout. Vous savez, il est de ceux qui peuvent réussir quelque chose de grand… et ne voir que le détail à améliorer. C’est fatigant, oui. Mais aussi profondément impressionnant. Parce que ça veut dire qu’il ne se contente pas de la surface.
Mon fils est différent. Et pendant longtemps, j’ai cru que mon rôle, c’était de l’aider à « s’adapter » à ce monde de fou. Aujourd’hui, je comprends que mon rôle, c’est surtout de m’assurer qu’il ne s’efface pas en essayant de le faire. Sa différence, elle n’est pas un problème à régler. C’est une manière d’être au monde. Une manière plus droite, plus brute, parfois maladroite… mais souvent plus honnête que bien des détours qu’on apprend à faire en grandissant.
Et moi, dans tout ça, j’ai appris aussi. À lâcher un peu. À respirer. À exister autrement qu’à travers lui. Parce que oui, je suis une mère présente, investie, solide… mais non, je ne suis pas fusionnelle au point de disparaître. Entre nous, une petite pause silencieuse de temps en temps, je ne dis jamais non.
Aujourd’hui, ce que je vois, ce n’est pas un parcours parfait. C’est un chemin vrai. Un jeune qui apprend, qui tombe, qui se relève, qui comprend tranquillement comment prendre sa place… sans devenir quelqu’un d’autre. Et moi, j’ai le privilège d’être là pour ça. Pas pour lisser le chemin. Pas pour enlever les bosses. Mais pour marcher à côté.
Et franchement… je ne voudrais pas d’un autre voyage. Parce que ce garçon-là, avec tout ce qu’il est… il ne rentrera jamais parfaitement dans les cases. Et c’est exactement pour ça qu’il va tracer les siennes.
Et c’est exactement pour ça que je l’aime!

« Il ne rentre pas dans le moule… alors il apprend à le redessiner. Et moi, j’ai un malin plaisir à ne pas le corriger d’exister!»

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